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"P'tit Quinquin": interview écrite de Lisa Hartmann

"P'tit Quinquin" de Bruno Dumont

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«Dors, min p'tit quinquin
Min p'tit pouchin
Min gros rojin !
Te m'feras du chagrin
Si te n'dors point j'qu'à d'main»

«Dors, mon petit quinquin (mot d'affection)
Mon petit poussin
Mon gros raisin
Tu me feras du chagrin
Si tu ne dors point jusqu'à demain»

Ce sont les paroles d'une berceuse picarde que l'on entend sur le générique de la mini série de Bruno Dumont. Arte la diffuse depuis jeudi dernier et elle a eu les honneurs de La Quinzaine des Réalisateurs à Cannes et du Nifff. Cette oeuvre audio-visuelle est peut-être la meilleure chose que l'on a pu voir depuis le début de l'année, tous écrans confondus. Une fois n'est pas coutume, clap.ch déroge à sa vocation de vitrine du cinéma pour vous parler de ce produit télévisé, chef-d'œuvre de drôlerie qui va bien au-delà de la comédie au sens basique du terme, en abordant des thèmes d'actualité de manière pertinente, voire insolente.



Connu pour ses drames souvent hermétiques, ayant ses aficionados, comme L'Humanité29 Palms ou Flandres, Bruno Dumont déboule dans un registre qui lui est peu familier et, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y fait une entrée remarquée et remarquable. En suivant Quinquin (prodigieux Alane Delhaye) et sa voisine Eve (délicieuse Lucy Caron) pendant les vacances d'été, dans leur Boulonnais natal au moment où leur village est le théâtre d'événement bizarrement atroces, la série de Bruno Dumont entraîne le téléspectateur dans une fable qui fait s'affronter un humour ravageur, rappelant celui Jean-Pierre Mocky, un réalisme qui est sa marque de fabrique et une ambiance proche des meilleurs films de David Lynch.



Segmentée en quatre épisodes ayant pour titre respectifs La Bet'humaineAu coeur du malL'diable in perchonne et Allah Akbar!, cette perle débute par la découverte du cadavre d'une vache dans un bunker de la Seconde Guerre Mondiale. Comme cette bête n'a pas pu avoir accès par elle-même à cet endroit, les enquêteurs se trouvent face à un mystère. Le Commandant Van der Weyden (hallucinant Bernard Pruvost qui est jardinier avant d'être pour la première fois acteur ici) et son adjoint Carpentier (impeccable Philippe Jore), inhabitués à ce genre de drame, mènent leur enquête avec le plus grand sérieux, mais vont de bizarrerie en bizarrerie. Très vite, l'intérieur de la vache autopsiée par un vétérinaire légiste révèle les restes d'un corps humain, celui d'une femme de race blanche plus précisément. Le lendemain, un second ruminant gît sur la plage. Là encore, on découvre dans les entrailles de l'animal, le corps d'un homme de race noire découpé en morceaux, ce qui fera dire à l'un des personnage: «J'ai appris qu'il était mort sur une plage, dans une vache.» Le film fourmille de dialogues de cette trempe et le duo de policiers a droit à des répliques toutes plus hilarantes les unes que les autres.



Tous les protagonistes de P'tit Quinquin sont bruts de décoffrage autant physiquement que mentalement et constituent un catalogues de tronches incroyables. Quinquin tout d'abord arbore un visage cabossé et un appareil auditif. Van der Weyden est parcouru de tics improbables qui le font sans cesse cligner des yeux. Le cinéaste nous offre un casting de gueules incroyable et de personnages haut en couleur, comme la famille de Quinquin, le mari d'une des victimes, le cousin d'Eve qui se prend pour Spiderman en écorchant son nom par un «Chtiderman» à mourir de rire ou encore la grande soeur d'Eve qui rêve de rejoindre Paris pour passer à la télévision grâce à une seule chanson qu'elle passe la plupart de son temps à répéter inlassablement. Comme il le dit lui-même, contrairement à Hollywood où tout le monde est très riche et très beau, Bruno Dumont filme la diversité du monde, ceux qui restent, ceux que l'on ignore quand on est élitiste.



L'humour est omniprésent dans P'tit Quinquin au travers d'un accent à couper au couteau, du duo de policiers dépassé par les événements et de situations qui n'ont jamais été aussi drôles sur un écran, à l'instar d'un messe d'enterrement totalement burlesque ou de cette scène mémorable où les grands-parents de Quinquin mettent la table d'une manière pour le moins singulière. Mais le film touche aussi à des sujets graves comme le racisme ordinaire, le rejet de la différence et s'avoue être une très belle histoire d'amour entre Quinquin et Eve qui traversent cette aventure comme un couple déjà mature, tout en restant des enfants qui prennent la vie comme un jeu. Ce tour de force est particulièrement réussi et les jeunes comédiens y sont pour beaucoup.

Au premier abord P'tit Quinquin, est une oeuvre totalement improbable par son côté burlesque et grotesque, à la fois exacerbé et parfaitement assumé. Mais elle touche au sublime dans un mariage idéal entre comédie, enquête policière et drame social, devenant ainsi inclassable et rare, ce qui doit être le plus beau compliment que l'on puisse faire à tout produit artistique digne de ce nom.